4.9  Le métal

 

Il me semble percevoir un enseignement dans la réalisation de mouvement à 2. En Aïkido, comme à la Salsa et comme peut être dans toute relation, il faut trouver la bonne distance. En Aïkido, c’est essentiel ; trop loin, aucun contact n’est possible et donc aucune relation, trop proche aucune liberté n’est donnée au mouvement. En salsa, la distance varie d’un style de danse à l’autre mais la règle est la même. Il semble que le mouvement de l’un est dynamisé par le juste espace avec l’autre. Le geste juste passerait il par le juste espace. De quoi est constitué cet espace ? Un exercice pratique me le fait pressentir. En éloignant et rapprochant mes mains l’une à l’autre, je ressens une légère pression dans les paumes pendant le rapprochement et, plus étrange, une pression sur le dos des mains à l’éloignement. La pression d’un coté est accompagnée d’un relâchement de l’autre. Cette force progressive et éminemment Yin et Yang démontre assurément que le Yin et le Yang sont les composantes omniprésentes d’une dynamique.

En plaçant ma présence dans ces mouvements d’aspiration, seule l’équilibre Yin Yang semble générer un mouvement continu de mes mains sans que mes muscles ni mon cerveau n’aient à jouer dans la partie. C’est exactement le ressenti que j’ai pu avoir avec certains partenaires d’Aîkido. Une douce aspiration circulaire menant un puissant mouvement. J’ai longtemps cru que cette aspiration était créée par une forme de vide généré par la technique.

Face à l’attaque de UKE, TORI absorbe le mouvement, l’utilise, le dirige pour pratiquer une technique de projection ou d’immobilisation. Le centrage Yin répond à l’attaque Yang pour inverser le processus. L’aïkido permet de pratiquer cet échange avec des partenaires de toute taille, de tout caractère, avec des dynamiques Terre ou Ciel. Sa pratique nous apprend énormément sur notre propre posture et oblige à analyser celle du partenaire. Je goutte aujourd’hui ce que m’a apporté sa pratique dans l’écoute du corps et des mouvements.

Il m’a été difficile de continuer par cette voie ma quête du geste juste ; je pense notamment à cause de la fin de la technique ; la projection ou l’immobilisation, c'est-à-dire dans les deux cas, la rupture du mouvement. Je rêve souvent retourner à l’Aïkido quand j’aurai suffisamment avancé ma quête. Le Tai chi chuan, puis surtout le Qi Gong, offrent à leur pratiquant un rythme plus enclin à l’analyse des mouvements en profondeur.


Ellipse: Christian Tissier
Né à Paris en 1951, est un des professeurs français d'Aïkido les plus gradés.
Il commence à pratiquer l'aïkido enfant, en 1962, et est disciple de Mutsuro Nakazono à Paris jusqu'à ce qu'il parte pour Tōkyō en 1969. Il va à l'Aïkikai Hombu Dojo à l'âge de 18 ans, et s'y entraine pendant sept ans. Parmi les professeurs qui l'ont inspiré il y a Seigo Yamaguchi, Kisaburo Osawa et le deuxième doshu Kisshōmaru Ueshiba.
En 1976 il rentre en France et crée à Vincennes le Cercle Tissier, lequel est aujourd'hui réputé pour l'aïkido mais propose aussi d'autres activités dans le domaine des arts martiaux; c'est là entre autres que sont formés de nombreux enseignants et la plupart des délégués techniques de la FFAAA.

J’ai demandé à Christian Tissier, une des plus grandes référence en Aïkido, de m’apporter son éclairage très pragmatique sur cette relation :

Christian Tissier avait introduit sa présentation de l’aïkido en insistant sur l’importance de la respiration, mais en définissant le terme. « La respiration, ce n’est pas uniquement faire entrer et sortir l’air, mais c’est aussi un échange entre les choses. En japonais, le terme Kokyu signifie respiration mais aussi échange. ». Il avait ensuite expliqué en quoi le souffle dépend de la posture du corps, du relâchement des épaules et simplement du Hara. La qualité d’un mouvement en Aîkido dépend donc de cet échange dans son propre souffle et celui de son partenaire.

Christian Tissier est un excellent technicien dans sa discipline et sa description du déséquilibre voire du vide dans une technique d’Aikido est très instructive pour ma quête. Il décrit ce vide comme un point de rencontre, le moment où deux forces en action arrivent à leur limite pour partir dans une autre direction.

« dans une action, ce qui précède c’est l’intention, … par exemple dans le travail au sabre, il y a l’intention puis le sabre et enfin le corps, on appelle cela Ki Ken Tai… l’intention est sans limite alors que le sabre et le corps sont moins rapide … il ne faut pas ralentir l’intention mais plutôt trouver la bonne distance pour que chacun se rencontre, c’est ce que l’on appelle la distance relative, le ma-ai » « et pour trouver la bonne distance, il n’ y a que les exercices répétés qui font que à un moment cela sort tout seul … il faut pétrir de le corps pour pétrir l’esprit »

 

Dans cette analyse, je pense avoir pu percevoir la nature de ce vide aspirant une dynamique. Et plus je m’en approche, plus il se transforme. Là encore, le mouvement de l’arc en ciel (Qi Gong du Nei Yang Gong) me renseigne. A l’inspiration ma main dessine un large dôme rechargeant l’arc en ciel et la nature Yang de la dynamique puis, à l’expiration, cette même main va puiser l’énergie Yin de la Terre pour finir son parcours la paume face à mon autre main.

 

 

A ce moment, le fait de retenir sa respiration offre un ressenti de flottement voire de vide ; mes mains étant placées devant mon regard, je suis invité à une perception introspective plus avant dans ce vide. Le mot introspectif correspond bien car j’ai l’intuition que ce vide vient en partie de moi. Pendant le trajet ample et inspiré par une large respiration, Maitre Chaloun Vesaphong nous avait incité lors de son enseignement à porter notre attention sur la main parcourant le plus petit trajet à l’avant du corps pendant que notre regard était lui dirigé vers l’autre main. Je l’en remercie car cette technique m’a offert une voie pour mieux ressentir un dogme taôiste.

Il faut chercher « le mouvement dans l’immobilité et l’immobilité dans le mouvement ». C’est ainsi qu’en portant son attention voire sa présence dans la seconde main, on s’aperçoit que l’énergie y ait plus concentrée mais l’alternance Yin et Yang tout aussi fortement incarnée. Chaque main respecte le même cycle mais l’ampleur du mouvement n’est pas la même et donc la vitesse diffère. Que se passe t’il lorsque les 2 mains se rejoignent (presque) pour échanger leur trajet et donc leur vitesse ? Cet échange se fait il dans le vide ? Il me semble approcher dans cette question la notion de vacuité. Il n’y a vide que parce qu’il y a plein. Et l’un n’a de sens sans l’autre. Je suis présent dans ce mouvement ici maintenant. Ici se trouve dans ma main à un moment donné et je ressens le vide que cette présence va induire, maintenant se trouve au moment de l’approche des deux paumes et je ressens le vide que cet instant me présente.