4.10       La terre

La calligraphie chinoise porte en elle l’expression de l’émotion qu’elle suggère. Parmi les différents styles, celui désigné « herbe folle » est l’un des plus évocateurs de l’émotion qui a portée la main du calligraphe. Ce style cursif, s’il nuit parfois à la lisibilité du texte, offre une plus grande liberté au mouvement.

Les traces laissées par le pinceau ont cette force d’expression dans les dessins de Fan Zeng. C’est peut être ce qu’il a naturellement représenté dans ce dessin de Huaisu, moine bouddhiste, calligraphe, réputé pour son style.

 

Ellipse: Fan Zeng
Né en 1938, à Nantong, Province de Jiangsu, peintre, poète, écrivain, calligraphe, Fan Zeng est l'héritier d'une longue et ancienne lignée de lettrés
chinois. Il incarne même un style, une pratique, nés sous les Song : la peinture des lettrés.

Nombreuses œuvres de Fan Zeng sont présentée dans ce magnifique ouvrage commenté par Cyrille Javary « Le vieux sage et l’enfant »

On y trouve plusieurs illustrations de Lao Zi sur un buffle avec un enfant certainement en route vers la passe-frontière.

Toute la symbolique taôiste des personnages est présente.

Le buffle est l’image même du quotidien que nous offre la vie sur Terre. Animal éminemment Yin par son assise, les quatre sabots dans la boue ou dans les rizières chinoises. Il représente pour tout agriculteur à la fois la force motrice utilisée lors de labours printaniers, la source d’engrais préservée pendant l’hiver passé dans les étables. Le buffle accompagne l’homme dans son existence avec la Terre.

Dans les faits, les enfants menaient effectivement le buffle jusqu’au lieu de labour mais on peut aussi y voir la symbolique des qualités qu’il faut avoir pour mener sa vie, simplicité, innocence, légèreté, souplesse.

Bien sûr, dans ces conditions le vieil homme est épanoui. Il a gagné en sagesse et profondeur  spirituelle. Si son assise est bien ancrée sur terre comme le représente la force du pinceau, sa tête est légère, la barbe et les longs cheveux communiquent harmonieusement avec l’énergie céleste.

C’est peut être tout ce cheminement qui est signifié dans le nom Lao Zi.

Lao que l’on pourrait traduire par « vieux », honorable représente, nous dit Cyrille Javary » un homme appuyé sur une canne avec de long cheveux flottant au vent.

L’idéogramme Zi représente le fils, c'est-à-dire à la fois l’enfant mais aussi celui que l’on reconnait pour son talent, le maître.

Pour trouver cette harmonie, nos deux personnages s’inspirent parfois des leçons que peuvent nous offrir les animaux.

Le dessin du vieil homme semble parfaitement aligné entre Ciel et Terre comme l’illustre son assise et son chapeau en forme de dôme comme le ciel. On peut suivre son regard et rencontrer celui de l’enfant qui tout deux sont dirigés vers un rat sur un bol sur lequel est marqué le mot bonheur. Le rat symbole de prospérité se nourrit généralement des céréales du grenier.

La encore la dynamique générale du tableau, le placement des personnages, les lignes des étoffes désigne un message : nourrir la vie.

 Ainsi, plusieurs tableaux de Fan Zen illustrent souvent les enseignements que nous délivrent la tortue, le singe, la grue.

C’est avec cette sagesse mais aussi la fraicheur de l’enfance que le mouvement mène à l’expression de soi.

Cette œuvre mesure 2 mètre de haut et a été réalisée en un quart d’heure. Elle porte pourtant en elle, l’expression d’une idée qui a dû germer plusieurs jours et de sentiments révélés au fil des années.

Fan Zeng la garde d’ailleurs auprès de lui.


Cyril Javary préface le magnifique ouvrage de Fabienne Verdier « l’unique trait de pinceau » par cette phrase :           

 « Une calligraphie est réussite ou bonne à bruler, on ne peut pas la reprendre. L’encre de Chine est trop noire et le papier de riz trop buvard pour autoriser ce que les aquarellistes appellent élégamment un repentir. Dès qu’elle atteint le papier, la moindre goutte y laisse instantanément une marque définitive »

La quête du geste juste nécessite un long travail. Beaucoup de gestes peuvent être bon à bruler avant que le souffle anime le geste juste.

Un artiste Nantais m’inspire particulièrement par la juxtaposition de la notion de calligraphie et de mouvement. Les techniques qu’il a élaborées montrent à quel point le mouvement prend sens au-delà du gestuel et combien l’œuvre peut s’inscrire dans l’espace d’un instant.

Pour reprendre l’une des phrases de son site web  « L’encre devient lumière, le papier devient photographie, la calligraphie devient chorégraphie ».

Julien Breton